Navalny, l’ennemi de Poutine empoisonné, enfermé et mort en prison

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Empoisonné, condamné, mort en prison. Alexeï Navalny a payé de sa vie sa lutte contre Vladimir Poutine, dénonçant sans relâche la répression, la corruption et l’attaque du Kremlin contre l’Ukraine.

Il a été enterré vendredi en présence de milliers de personnes après un service religieux dans une église orthodoxe du sud de Moscou, dans un quartier où il vivait jadis avec sa famille.

Un hommage arraché aux autorités qui ont un temps refusé de rendre son corps et qui rappelle la foi de l’opposant, lui qui disait lire la Bible en prison et avait qualifié “Jésus” de meilleur homme politique de l’Histoire.

De son vivant, Alexeï Navalny a suivi un long chemin de croix, de ses premiers ennuis judiciaires au début des années 2010, en passant par son grave empoisonnement en 2020, puis son emprisonnement dans des conditions de plus en plus dures, souvent dans l’isolement du mitard, et finalement sa mort, à 47 ans.

Incarcéré depuis janvier 2021, il s’était vu infliger en août dernier une énième peine : 19 ans pour “extrémisme” à passer dans une colonie de l’Arctique, où il a péri le 16 février.

“Je t’aime encore plus fort”

Pourtant, la prison n’avait jamais entamé la détermination et l’humour de ce grand blond aux yeux bleus. Dans ses messages, il ironisait sur les brimades que l’administration carcérale lui infligeait, assurait que tout irait bien, en s’efforçant de soutenir ses camarades d’infortune.

Au cours de sa dernière audience filmée, la veille de sa mort, il s’était ainsi fendu d’un éclat de rire en demandant au magistrat de lui envoyer de l’argent grâce à son “énorme salaire de juge fédéral”.

Un jour plus tôt, pour la Saint-Valentin, il avait adressé un mot à son épouse, Ioulia Navalnaïa. “Je sens que je suis près de toi, chaque seconde, et je t’aime encore plus fort.”

Depuis, cette femme qui pendant des années est restée dans son ombre a promis de poursuivre son combat et de prendre la tête, en exil, d’une opposition russe méthodiquement éradiquée par le Kremlin.

La répression touche aussi, depuis deux ans, les critiques de l’offensive russe en Ukraine, qu’Alexeï Navalny avait immédiatement condamnée.

Lutte contre la corruption

Né en 1976 près de Moscou, d’un père militaire originaire d’un village ukrainien évacué au moment de la catastrophe de Tchernobyl survenue dix ans plus tard, Alexeï Navalny fait des études de droit et d’économie, avant se diriger vers la politique. 

Il milite d’abord dans l’opposition libérale, puis devient l’un des meneurs de grandes manifestations de protestation, en 2011 et 2012. En 2013, il arrive deuxième aux municipales à Moscou, un exploit amplifiant sa renommée.

Harcelé par les autorités, ignoré par les médias d’Etat, il se bâtit néanmoins une notoriété 2.0 avec la diffusion d’enquêtes virales dénonçant la corruption du pouvoir.

Il parvient alors à se constituer une base dans la jeunesse urbaine et connectée, même si sa popularité à l’échelle nationale et transgénérationnelle reste limitée.

Il lui est par ailleurs reproché d’avoir défendu, à la fin des années 2000, des idées nationalistes et xénophobes. Il gomma ensuite ces postures dans son discours, l’axant sur la lutte contre la corruption, bien qu’il n’ait jamais clairement renié certains propos jugés racistes par ses détracteurs. 

Il a aussi été montré du doigt en raison de son soutien à l’invasion par la Russie d’une partie de la Géorgie, en 2008, pour lequel il présentera des excuses des années plus tard. En Ukraine, c’est son ambiguïté sur l’annexion de la Crimée par Moscou, en 2014, qui avait fait tache. 

En février 2023, de sa prison, il avait néanmoins appelé à rétablir les frontières de l’Ukraine fixées en 1991, en y incluant donc cette péninsule.

“N’abandonnez pas !”

En dépit des polémiques, son cas et son courage étaient devenus un symbole aux yeux de tous les opposants russes et des Occidentaux, après son empoisonnement en août 2020 en Sibérie, en pleine campagne pour des élections régionales.

A l’article de la mort, il avait été transféré en Allemagne pour y être soigné, avec l’accord du Kremlin.

Guéri, Alexeï Navalny avait fait un grand retour en décembre 2020 en piégeant un agent russe qui avait admis, au téléphone, que son empoisonnement était le fait des services secrets.

Dans la foulée, refusant tout exil, il rentre le 17 janvier 2021 à Moscou. Dès son arrivée, il est interpellé.

Deux jours après, il réalise un autre coup d’éclat : une enquête vidéo dans laquelle Vladimir Poutine est accusé de s’être fait bâtir un vaste palais sur les rives de la mer Noire.

Son retentissement est tel que le président russe – qui n’a jamais prononcé publiquement le nom de Navalny – doit en personne y apporter un démenti.

Ces succès n’avaient, pour autant, pas ébranlé le Kremlin.

Mais Alexeï Navalny gardait toujours confiance en son peuple et en ses capacités. Comme dans un documentaire dans lequel on lui avait demandé d’adresser un message aux Russes dans le cas où il serait assassiné.

“N’abandonnez pas !”, avait-il dit. “Nous sommes une force immense sous le joug de sales types parce que nous ne réalisons pas à quel point nous sommes forts. Tout ce dont le mal a besoin pour triompher, c’est de l’inaction des bonnes personnes”.

bur/bds/mlb

Alexeï Navalny participe à une manifestation de l’opposition à Moscou, le 5 décembre 2011
• Alexey SAZONOV

L’opposant russe Alexeï Navalny et son épouse Yulia au contrôle des passeports de l’aéroport Sheremtyevo de Moscou, le 17 janvier 2021
• Kirill KUDRYAVTSEV

Une personne regarde un film d’enquête de l’opposant russe Alexeï Navalny montrant une propriété sur la mer Noire, qui, selon lui, appartient au président russe Vladimir Poutine, le 25 janvier 2021 à Moscou
• Alexander NEMENOV

L’opposant russe emprisonné Alexeï Navalny sur un écran via une liaison vidéo depuis sa colonie pénitentiaire lors des audiences du tribunal sur l’affaire pénale d’extrémisme contre lui, à la Cour suprême de Russie à Moscou le 22 juin 2023
• Natalia KOLESNIKOVA