Face à la crise de l’eau, amplifiée par la crise électrique, Cuba fait la promotion du Moringa pour purifier l’eau, un pari risqué ?
L'effondrement du réseau électrique cubain paralyse les infrastructures d'assainissement, menaçant l'île d'une épidémie majeure. Pour pallier ce manque, un média d'État cubain relaie une recommandation d'un scientifique cubain, la filtration par les graines de moringa, comme alternative végétale. Un pari risqué ?
À Cuba, la crise de l'eau est le corollaire direct du naufrage énergétique. Sans électricité pour alimenter les stations de pompage et les usines de traitement, l'accès à l'eau potable, déjà précaire pour plus de la moitié de la population il y a deux ans, est devenu une urgence vitale. Face à cette faillite des infrastructures, le gouvernement cubain opte pour une communication de crise mêlant médecine traditionnelle et expédient de survie. Mardi 17 mars 2026, un média d'État cubain a ainsi relayé les recommandations du docteur Johann Perdomo Delgado, haut responsable au ministère de la Santé publique. Sa proposition pour potabiliser l'eau trouble à domicile s'appuie sur une plante omniprésente sur l'île : le moringa (Moringa oleifera).
Le moringa, une solution de survie érigée en panacée
Les vertus du moringa ne sont pas nouvelles à Cuba ; la plante, riche de 90 nutriments, avait d'ailleurs fasciné Fidel Castro à la fin de sa vie. Le procédé prôné par les autorités se veut rudimentaire et accessible : réduire une dizaine de graines en pâte, les dissoudre dans 20 litres d'eau, agiter, laisser décanter quelques heures, puis filtrer. Selon l'expert gouvernemental, cette méthode "100 % naturelle" suffirait à éliminer 99 % des bactéries et à prévenir des maladies hydriques graves telles que le choléra, la dysenterie, l'hépatite A ou la poliomyélite.
La mécanique de la clarification végétale
Sur le plan biochimique, l'utilisation des graines de moringa repose sur un phénomène physico-chimique réel. Les graines contiennent des protéines cationiques, c'est-à-dire chargées positivement. Lorsqu'elles sont introduites dans une eau trouble, elles agissent comme des agents coagulants naturels. Elles attirent les particules en suspension et les micro-organismes (généralement chargés négativement), formant des agrégats (flocons) qui finissent par se déposer au fond du récipient. Ce processus, appelé floculation, permet de réduire drastiquement la turbidité de l'eau. Le liquide gagne en clarté, et une part significative des impuretés est physiquement séparée.
Les limites de la méthode face aux agents pathogènes
Toutefois, la rigueur scientifique impose de séparer la clarification de la purification. Si l'eau semble propre à l'œil nu, elle ne l'est pas nécessairement sur le plan microbiologique. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Organisation panaméricaine de la santé (OPS) ont largement documenté cette technique. Leurs conclusions, rappelées dans une méta-analyse début 2026, nuancent fortement l'optimisme cubain :
- Un résidu pathogène mortel : L'OMS estime que le taux d'élimination bactérienne par le moringa culmine autour de 90 %, et non 99 %. Le pourcentage d'agents pathogènes survivants, incluant les virus et certains parasites enkystés, reste suffisant pour déclencher de sévères épidémies ;
- Une étape préliminaire indispensable : Les manuels internationaux de l'OPS sont stricts. La décantation par le moringa ne constitue qu'une première étape (le prétraitement). Elle doit impérativement être suivie d'une désinfection thermique (ébullition), chimique (chloration) ou, à défaut, solaire (méthode SODIS par exposition prolongée aux rayons UV).
En promouvant la floculation végétale comme méthode autonome et définitive, La Havane (ou tout au moins, l'un de ses médias d'État) prend le risque d'exposer sa population à un faux sentiment de sécurité sanitaire, masquant l'incapacité structurelle de l'État (aggravée également par le blocus énergétique américain) à sécuriser le réseau de distribution d'eau.