Paris paie le train de Saint-Domingue mais compte les gouttes en Guadeloupe
Hier (24 mars), les sourires étaient de mise et les poignées de main appuyées sur le perron de l'Élysée. Emmanuel Macron recevait son homologue dominicain, Luis Abinader, pour sceller une idylle diplomatique et financière.
Au menu des réjouissances : la confirmation du lancement des travaux du monorail de Saint-Domingue, financé en grande pompe par des fonds français, et la création d'une académie régionale pour former policiers et juges à la lutte contre le narcotrafic. “
La France se rêve en puissance d'influence dans la Caraïbe et sort le carnet de chèques. Mais à 500 kilomètres de là, sur le sol de la République, le miroir de cette ambition renvoie une image féroce : celle d'une Guadeloupe assoiffée, dont les infrastructures (en particulier celles du réseau de l'eau potable et de l'assainissement) vitales tombent en ruine dans l'indifférence comptable de l'État.
Pour Saint-Domingue, la diplomatie du chéquier
Il faut lire entre les lignes des communiqués officiels de ce 24 mars 2026 pour saisir la mécanique à l'œuvre. Sous couvert de rayonnement géopolitique, l'État français, via l'Agence française de développement (AFD), se fait le premier banquier des infrastructures de transport dominicaines. Un monorail flambant neuf pour désengorger la capitale voisine et un centre de formation judiciaire pour endiguer les flux de cocaïne. La thèse officielle est rodée : investir chez le voisin, c'est stabiliser la région et protéger nos propres territoires. C'est la realpolitik du “ soft power “. L'argent public coule à flots quand il s'agit de s'acheter une vitrine diplomatique et de sécuriser des marchés pour nos champions nationaux du BTP et des transports. L'État stratège est à la manœuvre, rapide, efficace et généreux.
Pour la Guadeloupe, le dogme comptable
L'antithèse, elle, se vit au quotidien en Guadeloupe. Le réseau d'eau potable et d'assainissement y est dans un état de délabrement tel qu'il relève de la crise sanitaire permanente. Des canalisations qui fuient à 70 %, des tours d'eau qui rythment l'angoisse des familles, des stations d'épuration hors d'âge qui recrachent leurs effluents dans un lagon censé attirer les touristes. Face à cette urgence absolue, la doctrine de Bercy et de la rue Oudinot tombe comme un couperet technocratique : “ l'eau doit payer l'eau “. Autrement dit, le financement des réseaux est une compétence décentralisée, une affaire strictement locale. L'État providence se mue soudainement en inspecteur des finances tatillon, distribuant les subventions au compte-gouttes, exigeant des audits et pointant du doigt la gabegie historique du syndicat de gestion de l'eau (y compris les structures qui l'ont précédé). La tartufferie politique est vertigineuse, le citoyen Guadeloupéen (donc français) doit payer la rénovation de son réseau d'eau potable et d'assainissement en payant ses factures d'eau là où le citoyen domincain (pourtant étranger) se fait financer son réseau de transport par monorail à Saint-domingue par la France. En quoi le désengorgement automobile d'une métropole étrangère relève-t-il davantage des intérêts vitaux et financiers de la nation française que l'accès à l'eau potable de 380 000 de ses propres concitoyens ?
L'incohérence de l'État, une brèche inexploitée dans la crise de l'eau pour financer nos robinets ?
Face au deux poids, deux mesures de l'État, les exécutifs locaux et même l'opinion publique disposent d'un levier de pression politique exceptionnel qui semble, pour l'heure, étrangement inexploité. L'administration centrale justifie la modération de ses aides par la sacro-sainte règle du transfert de compétences et de la rigueur comptable. Mais les largesses accordées à Saint-Domingue offrent aux élus guadeloupéens et à l'opinion publique une occasion inespérée de renverser la table, ou tout au moins de mettre sur la place publique ce traitement paradoxal de l'Etat. La démonstration est implacable : si la France trouve les moyens d'investir massivement, via ses agences d'État, pour fluidifier les transports et régler les problèmes de circulation d'une capitale étrangère, elle a nécessairement l'assise financière pour résoudre l'urgence vitale de l'eau potable et de l'assainissement sur son propre territoire.
Plutôt que de rester prisonnière d'un face-à-face technico-financier souvent perdant avec Bercy, la représentation locale aurait tout intérêt à se saisir publiquement de ce contraste saisissant. S'étonner de cette diplomatie du chéquier permettrait d'exiger de l'État qu'il s'implique financièrement de façon substantielle et souveraine dans le dossier de l'eau. Une occasion rêvée, en somme, de rappeler au gouvernement que la “solidarité nationale” envers ses propres concitoyens doit, au minimum, s'aligner sur les ambitions de sa diplomatie d'influence caribéenne. mais au fond c'est bien plus qu'une question de “solidarité nationale”, il y a une dette morale non soldée, qui pèse sur l'archipel depuis des décennies.
L'affaire de la chlordécone, ce pesticide cancérogène autorisé par Paris bien après l'alerte de sa dangerosité, a durablement empoisonné les sols, les eaux et les populations en Guadeloupe. L'État a une responsabilité éthique directe dans la pollution de la ressource en eau. Dès lors, le refus d'investir massivement pour réparer et sécuriser le réseau de distribution d'eau potable, alors même que les millions coulent à flot pour financer le monorail de Saint-Domingue, donne à l'argument "l'eau paie l'eau", un caractère provocateur et presque cynique à l'endroit d'un territoire français et de sa population.
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