Pénurie et système D : Comment les Cubains transforment le plastique en essence de survie
" Face à la crise aiguë des hydrocarbures, des citoyens cubains distillent clandestinement des déchets plastiques pour obtenir un substitut d'essence. Ce procédé artisanal, opéré parfois dans de simples cocottes-minute, est hautement toxique, explosif et formellement interdit par l'État. L'huile pyrolytique ainsi obtenue, revendue sur le marché noir, provoque une vague de pannes mécaniques sévères à travers l'île. "
Face à l'assèchement chronique des pompes à essence, une économie parallèle, ingénieuse mais hautement toxique, émerge à Cuba. Dans les arrière-cours et à l'abri des regards, des citoyens ordinaires s'improvisent chimistes. Leur matière première : les déchets plastiques. Leur objectif : distiller un carburant de fortune pour maintenir le pays en mouvement. Une pratique illégale et risquée qui détruit les moteurs, mais illustre frontalement l'urgence du quotidien cubain. Début avril 2026, les réseaux sociaux de l'île s'enflamment pour une vidéo tournée à Matanzas. On y voit un réseau hétéroclite de tuyaux posés à même la terre, manipulés par un certain José, crachant un liquide précieux présenté comme de l'essence. L'image, devenue virale, n'est que la partie émergée d'un phénomène qui se propage dans toutes les provinces. Privés de carburant fossile, les Cubains se tournent massivement vers une solution de dernier recours : la pyrolyse artisanale.
La chimie du désespoir dans des cocottes-minute
Sur les réseaux sociaux, le phénomène s'organise. Le groupe Facebook " Comment fabriquer de l'essence avec du plastique " rassemble une communauté active et avide de tutoriels. Chaque jour, des apprentis raffineurs y exposent leurs réacteurs faits maison et demandent l'approbation de leurs pairs. Le principe chimique est simple mais son exécution précaire : il s'agit de chauffer du plastique à blanc, sans oxygène, au feu de bois ou de charbon, et de condenser les gaz dégagés via une plomberie rustique. Parfois, de simples autocuiseurs trafiqués font l'affaire. Pour certains comme le dit, un habitant du quartier de Caracatey à Santa Clara, c'est une question de stricte survie économique, le chauffeur qui ne fabrique pas sa propre essence est condamné. Il admet toutefois la dangerosité de l'entreprise, insistant sur l'obligation de refroidir le serpentin en permanence sous peine d'explosion. Une manipulation périlleuse que la littérature scientifique condamne fermement : sans filtration adéquate et sans systèmes de nettoyage industriels, cette pyrolyse sauvage libère des composés organiques volatils hautement cancérigènes et expose les quartiers à des risques d'incendies majeurs.
Un défi au monopole d'État
À l'échelle mondiale, la pyrolyse est une technique éprouvée de l'économie circulaire. Dans des pays comme l'Inde, elle est encadrée et soutenue par les autorités locales. À Cuba, la réalité légale est diamétralement opposée : l'État maintient un monopole absolu sur la production et la commercialisation des hydrocarbures. Seuls de rares projets institutionnels, à l'image du site " Pyralis " dans la province de Holguín, sont autorisés à traiter le plastique, affichant un rendement de 100 litres d'huile pour 100 kilogrammes de déchets. Pour le citoyen lambda, le système D relève du délit pénal. Les activités économiques illicites liées aux carburants sont lourdement sanctionnées. Luis D., résident de Sancti Spíritus, en a fait les frais. Son réacteur, bricolé à partir d'une bouteille de gaz insérée dans un réservoir métallique, a dû être démonté à la hâte. Les voisins, terrorisés par la menace d'une explosion, menaçaient de le dénoncer à la police.
L'arnaque à la pompe clandestine
La véritable faille de cet " or noir " artisanal réside dans sa composition chimique. Manuel Vázquez, ingénieur chimiste, est catégorique : le liquide extrait par ces particuliers n'est pas de l'essence, mais une huile pyrolytique basique. Sans processus rigoureux de raffinage, de purification ou d'amélioration de l'indice d'octane, le produit est instable. Dépourvu d'antioxydants et de stabilisateurs, il se dégrade rapidement et forme des gommes. " Mettre ce liquide mal distillé dans un véhicule, c'est condamner sa mécanique en obstruant les injecteurs ", alerte l'expert. Une faille technique qui fait les affaires des escrocs. Sur le marché noir, l'illusion est parfaite : le liquide présente une teinte jaunâtre aux reflets bleutés et une forte odeur de carburant. Des livreurs à domicile proposent cette fausse essence à 3 000 pesos le litre, soit la moitié du prix du véritable carburant de contrebande. Mais sur les routes, la facture est salée. Dans les groupes d'entraide entre chauffeurs, les témoignages de désastres mécaniques s'accumulent. Sur l'autoroute nationale, au niveau de la province de Mayabeque, des conducteurs rapportent des pannes spectaculaires après avoir fait le plein auprès de revendeurs à la sauvette : épaisses fumées blanches, bruits de tracteur, et des moteurs définitivement hors d'usage. Au fond de leurs réservoirs, un seul vestige de l'escroquerie : une pâte collante à l'odeur persistante de plastique brûlé.