Embauches libres, PME géantes et dollars : Cuba s’en remet totalement au secteur privé
Par Jacques VILUS

Asphyxiée par six ans de crise et un embargo américain resserré, La Havane brise ses ultimes dogmes. En l’espace de quelques jours, le gouvernement a promulgué une salve de décrets historiques donnant un poids inédit aux acteurs privés, tout en libéralisant l’embauche et le commerce extérieur. Une thérapie de choc pour oxygéner une économie à l’agonie.
Le tabou est tombé. Pour sortir de l’impasse financière, Cuba fait le pari de l’initiative privée. Mercredi 2 et jeudi 3 septembre 2026, le Conseil d’État a acté par décret une refonte totale de son modèle économique. Fait majeur entériné par le décret-loi 133 : il est désormais légal de créer des entreprises privées dépassant les 100 salariés. Surtout, ces acteurs peuvent dorénavant s’associer à des capitaux étrangers et opérer directement à l’international. Fini le passage obligatoire par les lourdes fourches caudines de l’administration. Le tourisme, véritable poumon de l’île aujourd’hui sous assistance respiratoire, subit lui aussi cet électrochoc. Le secteur privé décroche le feu vert pour ouvrir ses propres agences de voyage. L’écotourisme dans des zones comme Viñales ou Trinidad profite même d’une exonération totale des droits de douane sur le matériel d’investissement et d’exemptions d’impôts si les bénéfices sont réinvestis.
L’embauche et les devises échappent au contrôle de l’État
L’ouverture s’adresse aussi aux capitaux internationaux. Jusqu’à présent, un investisseur étranger devait obligatoirement recruter son personnel via une agence gouvernementale. Avec le décret-loi 128, les sociétés mixtes et à capitaux 100 % étrangers embauchent désormais en direct. Sur le terrain, la mesure va plus loin : elles sont autorisées à verser des primes et des pourboires en devises étrangères directement à leurs salariés. Du jamais vu. La fluidité gagne aussi les opérations bancaires. Le monde des affaires n’a plus besoin du tampon préalable de la Banque centrale cubaine pour ouvrir et gérer des comptes à l’étranger. Une simple déclaration sous sept jours suffit. Pour Óscar Pérez-Oliva Fraga, ministre du Commerce extérieur, ces flexibilités doivent doper l’économie à court terme. Et ce, même si la pression extérieure, aggravée depuis le blocus pétrolier de janvier 2026, fait exploser les coûts logistiques internationaux.
L’entreprise publique contrainte de s’aligner sur le privé
Face à cette émancipation spectaculaire du privé, la lourde machine étatique doit se mettre au diapason. Entré en vigueur le 3 septembre 2026, le décret-loi 120 accorde une « pleine autonomie » aux 1 732 entreprises publiques. L’objectif de La Havane est clair : les placer sur un strict pied d’égalité avec les nouvelles PME privées. Concrètement, ces entités publiques s’émancipent. Elles peuvent créer des filiales, fusionner ou se liquider sans l’accord préalable du ministère de l’Économie. Elles commercialisent désormais n’importe quel produit légal, échappant enfin au carcan de la nomenclature d’État. Enfin, les conseils d’administration devront intégrer 20 % de membres élus directement par les travailleurs. Ces derniers pèseront sur les grilles salariales et la redistribution des bénéfices. Une révolution de palais dictée par une urgence simple : faire rentrer des liquidités, à tout prix.
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