Victime d’un AVC le 31 août, le Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis a été évacué vers le CHU de Martinique avant de poursuivre ses examens à Miami. Un choix qui interroge : la Guadeloupe étant beaucoup plus proche géographiquement de Saint-Kitts. Pourquoi la Martinique ? L’adhésion récente de l’île à la Caricom, ses liens avec les dirigeants anglophones de la région et, surtout, la relation nouée entre Mia Mottley et Serge Letchimy font émerger une hypothèse : l’intégration caribéenne a-t-elle pesé dans cette orientation de prise en charge médicale ?
Terrance Drew, 49 ans, est victime d’un accident vasculaire cérébral après avoir ressenti des maux de tête et des nausées. Le Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis est rapidement évacué vers la Martinique et admis au Centre hospitalier universitaire de Martinique. Son état est stabilisé après sa prise en charge en soins intensifs. Il quitte ensuite le CHU le 2 septembre pour Miami, où il doit poursuivre ses examens médicaux. Plusieurs sources rapportent également qu’il ne devrait pas conserver de séquelles durables, même si ces informations doivent être considérées avec prudence en l’absence de communication médicale détaillée. Mais le choix de Fort-de-France soulève une question simple : pourquoi la Martinique ? La Guadeloupe est en effet nettement plus proche géographiquement de Saint-Kitts-et-Nevis. Selon les calculs de distance, Saint-Kitts à environ 173 kilomètres de la Guadeloupe (distance à vol d’oiseau calculée entre Les Abymes et Basseterre la capitale Kittitienne) selon les points de référence retenus, tandis que la Martinique est d’environ 374 kilomètres (distance à vol d’oiseau calculée entre Fort-de-Frances et Basseterre la capitale Kittitienne).
Pour une évacuation sanitaire vers un CHU français dans les Caraïbes, la Guadeloupe aurait donc constitué, géographiquement, le choix le plus évident. Or c’est la Martinique qui a été retenue. Concrètement, le trajet de l’évacuation a conduit l’appareil sanitaire à passer soit au-dessus (ou au large) de la Guadeloupe et de la Dominique avant de poursuivre sa route jusqu’à sa destination finale, la Martinique. Si cette séquence est confirmée dans le détail, elle renforce encore le paradoxe : le patient aurait donc été transporté au-delà de la Guadeloupe, pourtant plus proche, pour rejoindre le CHU de Martinique. La seule géographie ne suffit évidemment pas à expliquer le choix d’un établissement. Les disponibilités médicales, la spécialité recherchée, les moyens d’accueil ou les conditions opérationnelles peuvent entrer en ligne de compte. Mais dans le cas présent, un autre facteur mérite d’être regardé de près : la politique caribéenne.
Une Martinique désormais dans le réseau de la Caricom
Depuis le 16 juin 2026, la Martinique est officiellement membre associé de la Communauté des Caraïbes. Elle a participé pour la première fois comme telle au sommet des chefs de gouvernement de la Caricom, organisé du 5 au 8 juillet à Sainte-Lucie. Serge Letchimy y siégeait aux côtés des dirigeants de la région, dont Terrance Drew et Mia Mottley. Ce changement de statut n’est pas anodin. La Martinique peut désormais participer aux réunions de la Conférence des chefs de gouvernement et du Conseil des ministres de la Caricom, même sans droit de vote. Elle entre ainsi plus directement dans les réseaux politiques de la Caraïbe anglophone. Et c’est précisément là que l’épisode Terrance Drew devient intéressant. Quelques semaines avant l’AVC du Premier ministre kittitien, la Martinique avait déjà concrétisé cette nouvelle proximité avec la Barbade.
Mottley et Letchimy : une relation politique devenue coopération
Le 7 juillet, en marge du sommet de la Caricom, Mia Mottley et Serge Letchimy signent le premier accord de coopération bilatérale entre la Barbade et la Martinique. Le partenariat porte sur plusieurs secteurs : santé, éducation, culture, sport, tourisme, pêche, développement économique, échanges commerciaux, transition écologique et gestion des risques. Il prévoit notamment des échanges d’expertise et des partenariats entre institutions. La santé n’est donc pas un sujet secondaire dans cette relation. Une coopération entre le CHU de Martinique et la Barbade dans le domaine de la médecine nucléaire, notamment pour la détection des cancers, fait déjà partie des pistes identifiées. Leur relation institutionnelle ne date toutefois pas de cet été.
Le 20 février 2025, à Bridgetown, Serge Letchimy et Mia Mottley avaient déjà signé ensemble l’accord définissant les conditions d’octroi à la Martinique du statut de membre associé de la Caricom. Le document permet notamment à la Martinique de participer aux réunions des chefs de gouvernement de l’organisation. Mia Mottley connaît donc directement Serge Letchimy, connaît désormais les institutions martiniquaises et vient de formaliser avec la Martinique une coopération qui comprend explicitement la santé. Cela ne prouve pas en soi qu’elle aurait orienté Terrance Drew vers Fort-de-France. Mais cela donne un contexte beaucoup plus concret à cette hypothèse que certaines sources évoquent.
Pourquoi la Martinique plutôt que la Guadeloupe ?
C’est ici que le raisonnement devient plus intéressant. La Guadeloupe dispose elle aussi d’un CHU organisé selon les mêmes normes de qualité propres au système hospitalier français au même titre que le CHU de la Martinique. Il est situé beaucoup plus près de Saint-Kitts que le CHU de la Martinique. Pourtant, le Premier ministre a été dirigé vers la Martinique. Dans le même temps, la différence institutionnelle entre les deux territoires est désormais majeure au sein de l’espace caribéen. La Martinique est membre associé de la Caricom. La Guadeloupe ne l’est pas. Cela signifie que les dirigeants de Saint-Kitts-et-Nevis, de la Barbade, de la Dominique ou de Sainte-Lucie ont désormais des contacts institutionnels directs avec leurs homologues martiniquais. En juillet, Terrance Drew lui-même participait au sommet de la Caricom où Serge Letchimy prenait place pour la première fois comme représentant d’un membre associé. Dans ce nouveau cadre, les dirigeants régionaux ne connaissent pas seulement mieux leurs homologues martiniquais. Ils sont aussi susceptibles de mieux connaître leurs institutions et les capacités dont dispose l’île. C’est précisément ce qui peut faire la différence dans une situation d’urgence.
L’hypothèse Mia Mottley
Plusieurs informations publiées après l’hospitalisation de Terrance Drew rapportent que Mia Mottley aurait joué un rôle pour faciliter son accueil en Martinique. Cette information n’a toutefois pas, à notre connaissance, été confirmée publiquement par un communiqué officiel de la Première ministre barbadienne ou du gouvernement kittitien. Il faut donc parler d’une hypothèse, pas d’un fait établi. Mais les éléments qui l’entourent sont troublants. Mia Mottley est l’une des dirigeantes les plus influentes de la Caricom. Terrance Drew est lui-même un dirigeant de l’organisation et présidait la Communauté en 2026. Les deux hommes politiques se retrouvaient encore quelques semaines auparavant au sommet de Sainte-Lucie. Et Mottley venait de signer avec Letchimy un accord de coopération qui plaçait la santé parmi ses priorités. Dans ce contexte, il est plausible qu’en cas d’urgence, un appel politique ait permis de faire connaître rapidement le CHU de Martinique comme une solution disponible et adaptée. Mais plausible ne signifie pas démontrer.
Ce que cette affaire dit de la nouvelle place de la Martinique
L’épisode révèle surtout un effet possible, et encore largement invisible, de l’adhésion de la Martinique à la Caricom. L’intégration régionale ne se résume pas aux sommets, aux communiqués ou aux accords commerciaux. Elle crée des relations personnelles entre dirigeants et rend progressivement les institutions des territoires partenaires plus visibles. L’accord Martinique-Barbade en fournit une illustration très concrète. À peine installée dans la Caricom, la Martinique signe avec l’un de ses États membres un accord qui comprend un volet santé et prévoit des coopérations entre établissements. Quelques semaines plus tard, un Premier ministre de la Caraïbe anglophone est hospitalisé dans le principal établissement de santé martiniquais.
La coïncidence ne constitue pas une preuve d’un lien entre les deux événements. Mais elle donne à l’évacuation de Terrance Drew une portée particulière.
Une nouvelle géographie sanitaire caribéenne ?
L’affaire pose finalement une question plus large. Jusqu’ici, les évacuations médicales dans la Caraïbe anglophone ont souvent été pensées en direction des États-Unis, notamment pour les pathologies nécessitant des soins spécialisés. L’expérience de Terrance Drew montre qu’un autre axe peut exister : celui des capacités hospitalières présentes dans la Caraïbe française.
La proximité géographique aurait pu favoriser la Guadeloupe. Pourtant, c’est la Martinique qui a été choisie. Si ce choix résulte effectivement, au moins en partie, de recommandations venues des réseaux politiques de la Caricom, alors l’intégration de la Martinique commence à produire un effet inattendu : elle pourrait contribuer à modifier la carte mentale des soins disponibles dans la région.
Et si la Caricom avait sauvé Terrance Drew ?
Il serait évidemment excessif d’affirmer que la Caricom a sauvé le Premier ministre de Saint-Kitts-et-Nevis. Ce sont les équipes du CHU de Martinique qui l’ont pris en charge et stabilisé. Et son transfert ultérieur vers Miami montre que la prise en charge martiniquaise constituait une étape dans un parcours médical plus large. Mais le titre pose une vraie question. Et si la Caricom avait fait la différence en permettant à un dirigeant anglophone de connaître, ou de se voir recommander, un établissement hospitalier français situé dans son environnement régional ? Si l’intervention de Mia Mottley était un jour confirmée, l’affaire prendrait une dimension symbolique forte.
Quelques semaines seulement après l’entrée de la Martinique dans la Caricom, la Première ministre barbadienne aurait ainsi pu utiliser un réseau politique nouvellement renforcé pour orienter, dans l’urgence, un autre dirigeant caribéen vers un établissement martiniquais. La Guadeloupe était plus proche. La Martinique était, elle, dans la Caricom. Et c’est peut-être cette différence institutionnelle, plus que la géographie, qui permettrait de comprendre pourquoi Terrance Drew s’est retrouvé à Fort-de-France.
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