24 ans après sa création, Grenn Sèl revient sur scène, du 25 au 27 juin à la Fabryk aux Abymes, mais ce n'est plus tout à fait la même pièce car Lénablou, sa chorégraphe, l'a réécrite
L'intime a laissé place au politique. Au centre du plateau, un seul objet : une plaque de contreplaqué carrée, 50 centimètres de côté, blanche d'un côté, noire de l'autre. De ce carré simple naît une allégorie : le Territoire, avec ses lignes, ses frontières, ses rapports de force.
Un carré, tout un monde
Dans cette nouvelle version, le carré bicolore n'est plus un simple accessoire de jeu. Il devient une présence à part entière, avec laquelle les danseurs négocient, luttent, s'inventent. Tantôt damier de guerre, tantôt forme architecturale, il porte à lui seul les obsessions de notre époque. Le jeu traditionnel se transforme en jeu de rôles mondialisé. Les corps traversent l'individualisme de celui qui défend son demi-mètre carré, la violence de l'invasion, la réduction des espaces vitaux, la racialisation du monde à travers l'alternance du noir et du blanc. De la solitude d'un îlot au cœur d'un archipel fragile jusqu'à l'érection de murs, Grenn Sèl met à nu les mécaniques de la domination et de la dépossession.
L'écriture chorégraphique est géométrique, tendue, percutante. Le territoire n'est plus seulement le sol que l'on foule : il devient le miroir de nos fractures, et de l'humanité qu'il reste à reconquérir.
Transmettre et réécrire un répertoire
Cette création s'inscrit dans une démarche plus large, portée par Lafabri'k depuis 2024 : la transmission et la réécriture du répertoire de la Cie Trilogie. Lénablou part d'un constat : en Guadeloupe, et plus largement dans le milieu de la danse, les notions de " répertoire " et de " réécriture " chorégraphiques restent quasi absentes. Ce manque d'ancrage culturel contribue à l'invisibilisation du patrimoine chorégraphique caraïbéen et sud-américain.
Face à ce constat, sa démarche poursuit deux objectifs. D'abord, faire reconnaître que la compagnie possède un patrimoine vivant, avec des pièces créées il y a parfois plus de vingt ans : Funambule (1995), Danse en 3 mouvements (1998), Grenn sèl (2002), Poussières d'eau (2004), Rup_Ture (2014). Ensuite, redonner vie à ces œuvres à travers un regard contemporain. Après Poussières d'eau en 2024 et Rup_Ture en 2025, c'est au tour de Grenn sèl de faire l'objet d'une réécriture.
Un effet miroir entre générations
Cette transmission prend une forme singulière : elle est portée par les élèves de Lafabri'k qui forment un groupe hétéroclite et inclusif mêlant amateurs, personnes en situation de handicap, adultes, jeunes enfants et futurs professionnels.
En visionnant la pièce originale, ces élèves posent un regard d'aujourd'hui sur une œuvre vieille de 24 ans. Pour Lénablou, cet effet miroir confirme que Grenn sèl, comme Poussières d'eau ou Rup_Ture, traverse le temps. Ce sont des œuvres d'art à part entière, des ballets avant-gardistes pleinement inscrits dans l'esthétique et l'écriture caraïbes. Le projet va d'ailleurs bien au-delà de la répétition technique. Les élèves explorent l'interprétation, la technicité du mouvement, la scénographie, les costumes, la lumière, la composition musicale originale. C'est aussi pour eux une éducation culturelle : ils s'approprient les noms des interprètes, des créateurs, des théâtres et des pays où le répertoire de la compagnie a rayonné.
Car réécrire, c'est avant tout s'appuyer sur ses racines pour conduire de nouvelles créations, et faire vibrer le patrimoine caraïbe au présent.

• François Laroulandie, 2002

• François Laroulandie, 2002
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