Pour la première fois depuis plus d'une décennie, Haïti tente de sortir du vide politique. Lundi 9 mars, le Conseil électoral provisoire a ouvert une période d'inscription de dix jours pour les partis politiques souhaitant participer aux prochaines élections générales.
À Port-au-Prince, l'image a quelque chose de symbolique. Autour du siège du Conseil électoral provisoire, des soldats et des policiers lourdement armés veillent. À l'intérieur, des représentants de partis politiques viennent retirer les formulaires d'inscription. Une scène banale dans une démocratie apaisée. Une image de guerre dans un Haïti où l'État ne contrôle plus ses propres rues. Cette période d'enregistrement, ouverte pour dix jours, est le premier acte concret d'un processus électoral que le pays n'a plus connu depuis 2016. Depuis la fin du mandat de Jovenel Moïse, assassiné en juillet 2021, le pays vit sous la tutelle d'un gouvernement de transition dont la légitimité est de plus en plus contestée.
Parmi ceux qui ont fait le déplacement, Pierre Dieu-Donné Delice, psychologue de formation et chef d'un nouveau parti au nom évocateur : "Tools for Another Haiti" (Des outils pour un autre Haïti). Comme beaucoup, il porte un regard mitigé sur cette ouverture électorale. D'un côté, l'espoir de tourner enfin la page de la transition, de redonner une voix au peuple et de sortir de l'ornière institutionnelle. De l'autre, la peur que ce scrutin ne soit qu'un mirage, ou pire, un nouveau théâtre pour les violences. "Les Haïtiens veulent retrouver une démocratie fonctionnelle", confie-t-il. Mais il le sait : dans un pays où les gangs dictent leur loi, organiser un scrutin relève du défi quasi insurmontable.
5 900 morts, 1,4 million de déplacés : l'état de siège
Car derrière la mécanique électorale, il y a la réalité du terrain. Une réalité qui a un nom : l'insécurité. Les gangs contrôlent aujourd'hui une large part de Port-au-Prince et s'étendent dans plusieurs régions du pays. Les déplacements sont devenus des parcours du combattant, les meetings politiques des cibles potentielles. Les chiffres de l'ONU donnent la mesure du chaos. L'an dernier, plus de 5 900 personnes ont été tuées en Haïti, et plus de 2 700 blessées. Des milliers d'autres ont été enlevées contre rançon. La violence a également forcé environ 1,4 million d'habitants à fuir leur domicile, un record dans un pays pourtant habitué aux tragédies. Dans ces conditions, comment tenir des bureaux de vote ? Comment garantir que les électeurs puissent se déplacer sans risquer leur vie ? Comment s'assurer que les résultats ne seront pas immédiatement contestés par les armes ?
Un calendrier ambitieux, un plan de sécurité en chantier
Malgré ce contexte apocalyptique, le gouvernement de transition tient le cap. Le ministre chargé des questions électorales, Joseph André Gracien Jean, martèle que cette étape est "essentielle pour rétablir un fonctionnement démocratique dans le pays". Le calendrier est d'ailleurs déjà fixé : les élections générales devraient se tenir fin août, avec un éventuel second tour début décembre. Un agenda serré, mais nécessaire pour sortir de l'impasse.
Reste la question cruciale de la sécurité. Les autorités travaillent actuellement à un plan spécifique pour permettre le déroulement du scrutin. Une nouvelle force de lutte contre les gangs pourrait également être déployée dans les prochains mois, avec le soutien de la communauté internationale. Mais personne n'ose dire si ces renforts arriveront à temps, ni s'ils seront suffisants face à des gangs de mieux en mieux armés et organisés.
Le 12 mars, première échéance
En attendant, la priorité est à l'enregistrement des partis. La période d'inscription court jusqu'au 12 mars. Un premier fil d'arrivée, modeste mais essentiel, dans cette course d'obstacles qu'est devenue la transition haïtienne. Pour les citoyens ordinaires, ceux qui n'ont pas de formulaire à déposer ni de milice pour les protéger, l'espoir reste teinté de résignation. Beaucoup ne croient plus aux urnes. D'autres, malgré tout, veulent encore y croire. Parce qu’Haïti, après des années de crises, de violences et de deuils, a désespérément besoin d'une lumière au bout du tunnel. Reste à savoir si cette lumière ne sera pas, une fois de plus, étouffée par la poudre et les larmes.