L'actualité liée aux élections municipales occulte quelque peu l'anniversaire de l'adoption de la loi du 19 mars 1946 transformant la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion en départements. Un texte voté à l'unanimité par l'Assemblée nationale à l'issue du rapport du benjamin des députés coloniaux, Aimé Césaire.
Il en fallu, des batailles, pour que les « quatre vieilles colonies » deviennent des départements. Jusqu'au dernier moment, les gouvernements n'ont cessé de contrecarrer la dizaine d'initiatives émanant des responsables politiques de ces territoires. De 1874 à 1938, les propositions de loi des députés, des sénateurs ou les motions des conseils généraux restent lettre morte. Il faut même remonter plus loin dans le temps. La doctrine républicaine de l'intégration pose le principe de l'égalité des droits de tous les citoyens en considérant les colonies comme parties intégrantes de la France. Victor Schoelcher et ses alliés hommes de couleur libres - ou mulâtres - portent la demande de création du département dès les dernières années de l'époque esclavagiste. En pure perte. L'avènement de la Seconde République en 1848 laisse espérer une profonde réforme du système colonial. Et que l'égalité tant espérée sera enfin décrétée. Or, la toute-puissance des colons s'impose invariablement au pouvoir exécutif. Les colons ne veulent absolument pas entendre parler de la moindre évolution. La conduite de leurs affaires s'en trouverait gênée. De fait, l'avènement du département signifie la nomination d'un préfet dont les moyens d'action sont plus amples que ceux d'un gouverneur. Le risque existe de la survenance d'une forme de tutelle ou de contrôle du représentant de l'État sur l'oligarchie béké, ce qu'elle refuse obstinément.
Le statu quo est donc de mise. Il faut attendre la fin de la Seconde guerre mondiale pour que la question de l'assimilation revienne sur le devant de la scène. Le climat politique après la défaite du régime nazi le permet. Cette fois, la dynamique est impulsée par les communistes, les socialistes et leurs alliés radicaux. La revendication de l'égalité des droits politiques, économiques et sociaux se précise. Elle mobilise les forces politiques favorables au progrès.
Les communistes mènent campagne pour obtenir l'assimilation
Quelques jours après la signature de l'armistice mettant fin au conflit, des élections municipales sont organisées, le 27 mai 1945. En Martinique, les communistes l'emportent notamment à Fort-de-France. La tête de liste est Aimé Césaire, un jeune professeur de lettres de 32 ans, inconnu dans le milieu politique, sollicité par la fédération communiste. Quelques mois plus tard, il devient député, avec Léopold Bissol, lors des élections à l'Assemblée nationale constituante des 21 octobre et 4 novembre. Les deux sièges dévolus à la Martinique sont emportés par le Parti communiste qui a mené campagne électorale sur le thème de la réclamation de l'assimilation. Ses résultats électoraux ne sont pas surprenants.
Il en fallu, des batailles, pour que le nécessaire et très attendu débat sur l'égalité des droits prenne corps devant les représentants de toute la nation française. Jusqu'à cette année 1946. Et encore, il a fallu insister pour que le gouvernement d'union nationale daigne inscrire le sujet à l'ordre du jour du Parlement. Une première proposition de loi est déposée en janvier 1946 par Césaire et Bissol pour les Antilles demandant « l'intégration de ces territoires dans la patrie française ». Deux autres propositions sont déposées par Gaston Monnerville pour la Guyane et par le communiste Raymond Vergès pour la Réunion. Le principe en est admis par toutes les forces politiques.
Puis, un rapport est déposé le 26 février, afin d'être présenté en séance publique. Le document synthétise les trois propositions de loi. Coup de théâtre le 5 mars : le gouvernement demande le report du débat, quelques minutes seulement avant la séance. Qui plus est, il émet des réserves sur la pertinence d'une discussion sur le sujet.
Le ministre des Finances se montre hostile à l'égalité des droits
Finalement, le rapport est présenté mardi 12 mars, lors de la première des trois séances prévues pour sa discussion.
Il est lu et défendu par le plus jeune des représentants des territoires concernés, Aimé Césaire, désigné par ses collègues de la commission de la France d'outre-mer sur la proposition de leur doyen d'âge, Gaston Monnerville. Dès les premières phrases de son rapport, l'orateur explique à ses homologues : « L'intégration réclamée ne constituerait pas une improvisation. Ce serait, au contraire, l'aboutissement normal d'un processus historique et la conclusion logique d'une doctrine ». Il rappelle que la revendication de l'insertion pleine et entière des quatre plus anciennes des colonies au système politique de la France est très ancienne. Il explique patiemment, sans effets de manche mais d'une voix posée et sûre portée par un verbe étincelant, que l'assimilation consiste à supprimer les discriminations entre les habitants des colonies et les autres citoyens français. L'instauration du département en lieu et place de la colonie est la traduction juridique de cette aspiration. Son corollaire est le développement économique, en sortant du système obsolète de la monoculture de la canne à sucre.
Des réticences se font jour ici ou là. Le rapporteur et ses collègues coloniaux ont tôt fait de démontrer la justesse de leur demande des peuples d'outre-mer. Les déclarations les plus hostiles viennent du ministre socialiste des Finances, André Philip. Professeur d'économie de son état, il explique que la France est exsangue au sortir de la longue guerre. Le gouvernement n'a pas les moyens de financer la mise à niveau des départements à naître, selon lui. Césaire lui rappelle que le même argument fallacieux avait été opposé lors de l'abolition de l'esclavage, qui aurait coûté trop cher au pays.
Dans une envolée lyrique, le rapporteur conclut en demandant aux députés de valider l'idée qu'avec l'adoption de son texte : « (...) il doit s'établir une fraternité agissante aux termes de laquelle il y aura une France plus que jamais unie et diverse, multiple et harmonieuse, dont il est permis d'attendre les plus hautes révélations ». Les discussions se poursuivront durant les séances des 15 et 16 mars. Le dernier jour, la loi numéro 46-451 du 19 mars 1946 « tendant au classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française » est adoptée à l'unanimité. Soit un siècle entier après l'interdiction de l'esclavage.
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