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Censure, lois sécuritaires, violences : le journalisme mondial à l’agonie

30 April 2026
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Pour la première fois dans l'histoire du classement mondial de Reporters sans frontières (RSF), plus de la moitié des pays du monde (52,2 %) sont en situation “difficile” ou “très grave”. Le score moyen global n'a jamais été aussi bas en 25 ans.

C'est un triste record. Depuis 25 ans que Reporters sans frontières publie son classement mondial de la liberté de la presse, la situation n'a jamais été aussi sombre. Le score moyen global de l'ensemble des pays étudiés n'a jamais été aussi bas. Et pour la première fois, plus de la moitié des pays du monde (52,2 %) sont en situation “difficile” ou “très grave”, contre une infime minorité (13,7 %) en 2002. À l'inverse, en 2002, 20 % de la population mondiale vivait dans un pays où la situation de la presse était perçue comme " bonne ". Vingt-cinq ans plus tard, moins de 1 % de la population mondiale bénéficie de cette bonne situation. Un effondrement vertigineux.

Des cinq indicateurs qui permettent de mesurer l'état de la liberté de la presse dans le monde (économique, légal, sécuritaire, politique, social), celui du cadre légal est celui qui baisse le plus cette année. Ce score s'est dégradé dans plus de 60 % des pays, soit dans 110 États sur 180 entre 2025 et 2026. C'est le cas de l'Inde (157e), de l'Égypte (169e), d'Israël (116e) ou encore de la Géorgie (135e). La criminalisation du journalisme, fondée sur le contournement du droit de la presse et le dévoiement de lois d'exception ou de droit commun, s'avère un phénomène mondial. Le développement d'un arsenal législatif de plus en plus restrictif, notamment lié aux politiques de sécurité nationale, érode le droit à l'information jusque dans les démocraties.

Les démocraties aussi menacées

Au sein des pays démocratiques, l'étau législatif a tendance aussi à se refermer sur la presse. Au Japon (62e), le maintien des lois sur le secret d'État fragilise le travail des journalistes, compte tenu de l'absence de protections adéquates pour la confidentialité des sources et l'indépendance éditoriale. Aux Philippines (114e), démocratie sur le papier, les accusations de terrorisme ont servi de prétexte pour réduire au silence des reporters indépendants, comme Frenchie Mae Cumpio, condamnée malgré l'absence de preuve.

À Hong Kong (140e), une loi draconienne sur la sécurité nationale a permis au pouvoir d'incarcérer le patron de presse Jimmy Lai, récemment condamné à 20 ans de prison, la peine la plus lourde jamais infligée à un journaliste dans le territoire. En Turquie (163e), les accusations de “désinformation”, d' “insulte envers le président” ou de “dénigrement des institutions de l'État” sont régulièrement instrumentalisées pour réprimer le journalisme. En Afrique du Nord, la Tunisie (137e) n'échappe pas à cette tendance mondiale de “lawfare” (guerre juridique). Le décret-loi 54 sur “les fausses informations” est devenu un véritable outil de criminalisation du journalisme critique.

Pressions sur les médias publics et procédures-bâillons

La dégradation de l'indicateur légal s'explique aussi par l'usage abusif des législations en vigueur pour poursuivre les journalistes devant la justice, avec l'intensification des procédures-bâillons, que ce soit en Bulgarie (71e) ou au Guatemala (128e), avec le cas emblématique de José Rubén Zamora. En Indonésie (129e), à Singapour (123e) et en Thaïlande (92e), les élites politiques ou économiques exploitent également un cadre juridique offrant une protection insuffisante à la presse. Ces entraves juridiques se retrouvent aussi dans des pays relativement bien classés. Et face à l'ensemble des risques multiformes encourus par les journalistes, que ce soit sur le plan sécuritaire ou légal, les politiques publiques s'avèrent incapables de proposer une solution structurelle. Dans plus de 80 % des pays analysés, les mécanismes de protection sont perçus comme inexistants ou inefficaces.

La France (25e) résiste mieux que beaucoup de ses voisins, mais n'est pas épargnée par la dégradation globale. Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), qui garantit l'indépendance et la soutenabilité des médias dans l'Union européenne, est régulièrement bafoué par des initiatives législatives nationales, comme ce fut le cas en Hongrie (74e) sous le gouvernement sortant de Viktor Orban, mais aussi dans des pays mieux classés comme la Slovaquie (37e), la Lituanie (15e) et la Tchéquie (11e).

En France, les procédures-bâillons et l'usage abusif de lois de droit commun contre les journalistes restent une réalité, comme en témoignent plusieurs affaires récentes. Le pays, autrefois modèle en matière de liberté de la presse, voit son score stagner, victime d'une tendance mondiale à la criminalisation du journalisme.