« Me parler en créole, c’est un manque de respect » : la phrase du préfet qui enflamme la Guadeloupe
Une vidéo montrant Thierry Devimeux, préfet de la Guadeloupe, demandant à un pêcheur de ne pas lui parler créole, évoquant un “manque de respect”, suscite une vive polémique dans l'archipel. Mais derrière l'indignation, la question de la place des langues dans l'espace public révèle un débat à double sens.
Tout part d'une vidéo tournée à Sainte-Rose, sur le port de pêche. Un pêcheur s'entretient avec le préfet. Il lui parle en français. Ses collègues interviennent, lui adressent des remarques sur ce qu'il vient de dire. Il leur répond naturellement, en créole. C'est alors que Thierry Devimeux intervient : “Me parler en créole, c'est un manque de respect pour moi”. Le pêcheur lui rappelle une évidence : “Le créole, c'est le patrimoine guadeloupéen”. Réponse du préfet : “Oui, mais je ne parle pas créole, donc vous me parlez en français”. La séquence, largement partagée, a provoqué une vague de réactions indignées dans l'archipel sur les réseaux sociaux.
Sur les réseaux sociaux, les réactions sont vives. Beaucoup rappellent que le créole n'est ni un patois, ni une langue honteuse, mais une langue vivante, née dans l'histoire de l'esclavage, de la résistance et de la survie. “Le créole n'est pas un bruit parasite que l'on coupe lorsque l'autorité arrive. Ce n'est pas une langue de cuisine qu'il faudrait laisser à la maison. Ce n'est pas une insolence, encore moins une provocation”, écrit un internaute.
D'autres pointent le symbole : à deux jours du Mois du créole, la sortie du représentant de l'État apparaît d'autant plus malvenue. “En Guadeloupe, on parle français, mais kréyòl osi. Notre langue ne doit pas être une gêne. Notre créole est notre patrimoine, notre histoire, notre dignité”, souligne un autre message. Certains vont plus loin et interrogent la manière dont l'État prépare et choisit ses représentants dans les Outre-mer. “On ne peut pas administrer la Guadeloupe comme un simple bureau déconcentré à 7 000 kilomètres de Paris, sans comprendre ce que portent sa langue, son histoire et sa dignité”.
Le malaise d'une hiérarchie héritée de l'histoire
Derrière la polémique, c'est une question plus profonde qui affleure : celle de la hiérarchie symbolique entre les langues. La langue de l'administration d'un côté, celle du peuple de l'autre. La langue du pouvoir que l'on respecte et la langue locale qui devrait savoir quand se taire. Une grille de lecture que beaucoup de Guadeloupéens rejettent. “Vous n'avez pas à demander au créole de se taire pour vous respecter. En Guadeloupe, c'est vous qui êtes de passage. Le créole, lui, est chez lui”, résume un internaute.
L'autre face du débat : se sentir exclu
Mais la question mérite d'être posée dans les deux sens. Une personne qui ne parle pas la langue locale peut légitimement se sentir mise à l'écart lorsqu'une conversation se poursuit dans un idiome qu'elle ne comprend pas. Dans un échange professionnel ou institutionnel, le fait de parler une langue que l'interlocuteur ne maîtrise pas peut être ressenti comme une forme de rejet, voire une manière de l'exclure de la discussion. Ce n'est pas nécessairement une question de mépris : c'est souvent un sentiment d'impuissance et de mise à distance.
Certains le reconnaissent d'ailleurs : dans un cadre officiel, l'usage du français garantit que chacun se comprenne. Le préfet, qui représente l'État, doit pouvoir dialoguer avec tous les citoyens, y compris ceux qui préfèrent s'exprimer en créole. Sa demande, replacée dans ce contexte, n'est pas forcément absurde dans son intention. Le problème, serait la formulation. Entre “je ne comprends pas, pouvez-vous parler français ?” et “me parler en créole, c'est un manque de respect”, il y a un gouffre. Le premier est une demande pratique. Le second transforme une langue en offense. Et c'est précisément ce glissement qui fait débat.
Le créole, une langue reconnue mais encore à défendre
Les services de l'État eux-mêmes reconnaissent l'importance du créole dans la vie quotidienne de la population guadeloupéenne. Langue de culture, de transmission et d'identité, elle est parlée par une large majorité de l'archipel. Sa reconnaissance institutionnelle progresse, mais sa place dans l'espace public reste fragile. La polémique actuelle le rappelle : le créole n'est pas seulement une langue, c'est un marqueur identitaire.
Sur les réseaux sociaux, le message se veut clair : “Notre créole est notre patrimoine. Notre créole est notre histoire. Notre créole mérite le respect”. Un refrain qui résonne bien au-delà de la simple querelle linguistique. Il interroge le rapport entre l'État et ses territoires, entre une administration centrale et des populations qui revendiquent leur singularité. Le débat est loin d'être clos. Mais une chose est sûre : en Guadeloupe, le créole n'a pas fini de faire entendre sa voix.
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