Les 577 grands électeurs de Guyane étaient appelés à élire les deux sénateurs du territoire ce dimanche, parmi dix candidat(e)s, afin de remplacer Georges Patient et Marie-Laure Phinéra-Horth, non candidats à leur succession. Leur choix au 1er tour s’est porté en majorité vers Rodolphe Alexandre, largement élu à la majorité absolue. Au second tour, c’est Ryan Persaud qui a été élu sénateur et représentera la Guyane à Paris aux côtés de l’ancien président de la Collectivité territoriale. Un attelage pas si surprenant.
Annoncée ouverte en raison du nombre de candidats déclarés, l’élection sénatoriale en Guyane, qui renouvelait les deux mandats dévolus au territoire, a été écrasée par le poids politique de Rodolphe Alexandre et de sa famille politique.
Cette longue journée de vote – les deux tours de scrutin étant organisés ce même dimanche – avait d’ailleurs tous les atours d’une grande réunion de famille : celle des politiciens et politiciennes disposant d’un mandat électif en cours. Sous les hauts plafonds de la préfecture de Guyane, où les 4 bureaux de vote étaient installés, les vieux loups de la scène politique guyanaise y croisaient les jeunes conseillers municipaux, notamment de l’Ouest, fraîchement élus en mars à l’occasion des municipales. Un microcosme en soi, dû au suffrage indirect de ces sénatoriales où seuls les grands électeurs – députés, sénateurs sortants, conseillers territoriaux et les 518 délégués des conseils municipaux – pouvaient participer.
Sur les 577 élus inscrits, 558 ont voté lors du 1er tour, permettant d’atteindre un taux de participation de 96,7%, loin d’être exceptionnel : la participation au vote étant obligatoire, sous peine d’une amende de 100 euros pour absence non justifiée.
Les grands électeurs disposant de deux voix au premier tour, 932 (sur 1116 possibles) ont été exprimées. Elles ont consacré Rodolphe Alexandre, élu à la majorité absolue dès le 1er tour avec 351 voix. Le fondateur et leader de Guyane Rassemblement, ému que sa candidature « ait fait consensus », a littéralement écrasé la concurrence. Loin derrière lui, Ryan Persaud s’est positionné en second avec 198 voix et a créé, à 32 ans, la surprise du 1er tour. L’ex-maire de Montsinéry-Tonnégrande, Patrick Lecante, est arrivé 3e avec 101 voix. Ont suivi Gérard Amayota avec 82 voix, Hélène Sirder avec 77 voix, Roger Aron 60, Rollin Bellony 41, Victor Joseph 10 voix, Jean-Yves Mirakoff 8 et Ronan Malarmé, le candidat du Rassemblement national, a clôturé la marche avec 3 petites voix.
« Apporter de nouvelles ressources financières aux communes »
Elu triomphalement par ses pairs, Rodolphe Alexandre considère cette victoire comme « l’aboutissement » d’un parcours politique ancré dans les mandats locaux, lui l’ancien maire de Cayenne, ex-président de la CACL, président de la région Guyane de 2010 à 2015 puis de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) jusqu’en 2021. Il peut se targuer avec ce CV d’avoir réalisé une carrière politique marquée par les postes à responsabilités. Durant la campagne, il a d’ailleurs mis en avant cette expérience acquise lors de mandats locaux qui lui auraient conféré « une vision globale du territoire », synonyme de légitimité pour siéger au Sénat, l’assemblée des collectivités.
A la Chambre Haute, il siègera pour les six prochaines années dans le groupe RDPI (Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants), l’ancien groupe de la majorité présidentielle et des deux sénateurs guyanais sortants. « C’est un petit groupe mais il a du temps de parole et l’écoute du président du Sénat, Gérard Larcher », a-t-il justifié. Rodolphe Alexandre souhaite aussi intégrer la commission des finances.
« Je compte amener les dossiers que j’ai annoncés aux maires, et notamment comment apporter de nouvelles ressources financières aux communes alors que les dotations diminuent. Cela passe par la question des mines, des puits de carbone, du bois, les zones franches, ou en toilettant l’octroi de mer via l’ajout d’une taxe sur les services qui permettrait, non pas d’augmenter les impôts, mais d’élargir l’assiette fiscale. On ne peut plus se contenter des dotations de l’Etat et le Sénat est le bon levier pour le faire car il a changé de prisme législatif et s’intéresse à la territorialisation des sujets, à leur technicité, il traite des réalités immédiates des territoires », a-t-il déclaré à Guyaweb.
L’ancien président de la CTG veut par ailleurs faciliter l’exploitation des ressources endogènes, lui qui avait contractualisé le permis d’exploration pétrolière Guyane maritime lorsqu’il était à la tête de la Région.
Son élection au palais du Luxembourg lui conférera en outre une immunité parlementaire alors que Rodolphe Alexandre est visé depuis plusieurs mois par une enquête du parquet national financier (PNF) sur l’attribution d’une délégation de service public au groupe Caire et à sa filiale Air Guyane. Contacté en septembre, le PNF nous avait indiqué la clôture « de la procédure par le service enquêteur ». Celle-ci est actuellement « en cours d’analyse » par le parquet en vue de donner une orientation. A ce stade, Rodolphe Alexandre n’est donc pas mis en examen et présumé innocent.
A noter que l’inviolabilité, ce régime juridique de l’immunité parlementaire, ne le protégera pas de l’engagement d’éventuelles poursuites. « Un parlementaire peut être entendu en qualité de témoin ou de mis en cause, dans les formes ordinaires de l’audition simple ou interrogé et mis en examen par un juge d’instruction », précise le Sénat. Ce régime protège en revanche de toute « mesure coercitive » (arrestation, garde à vue, contrôle judiciaire etc.) sans autorisation préalable du Bureau du Sénat.
Elu à la majorité relative au 2nd tour, Ryan Persaud formera le duo de sénateurs de la Guyane avec Rodolphe Alexandre, l’un de ses mentors en politique © Guyaweb
Rodolphe Alexandre, faiseur de roi
Avant même l’annonce officielle des résultats par la préfecture, Rodolphe Alexandre s’est plongé dans les tractations en vue du 2nd tour. Son avance considérable au 1er lui a en effet donné les clefs de ces sénatoriales : tout report de ses voix vers un candidat lui assurant quasiment de remporter l’élection.
« On va regarder avec les maires la question du 2e sénateur, je tiens à ce que les maires soient associés pour une décision saine et transparente » nous a-t-il glissé en quittant à pas pressés la préfecture pour rejoindre un hôtel cayennais où une réunion avec les 22 édiles s’est tenue dans l’après-midi selon France-Guyane.
Réglementairement, tous les candidats en lice au premier tour pouvaient se maintenir au second. Mais seuls Hélène Sirder, Jean-Yves Mirakoff, Victor Joseph, Gérard Amayota, Ryan Persaud et Patrick Lecante en ont décidé ainsi, Roger Aron, Rollin Bellony et Ronan Malarmé ayant jeté l’éponge.
En ballotage favorable du fait de son score au 1er tour (198 voix) et de sa proximité politique avec Rodolphe Alexandre qui est l’un de ses mentors – il fut son conseiller spécial au sein de son cabinet à la CTG – Ryan Persaud a confortablement remporté le 2nd tour avec 239 voix sur 556 exprimées. Il a devancé de près d’une centaine de voix un autre candidat de l’Ouest : l’ancien maire d’Apatou Gérard Amayota (145 voix), signe que l’élection du second sénateur s’est jouée dans cette partie du territoire afin de respecter les équilibres politiques.
A 32 ans, Ryan Persaud devient l’un des benjamins d’une Chambre haute souvent raillée pour sa moyenne d’âge élevée et incarne un certain renouvellement politique. C’est la première fois que ce natif de Saint-Laurent-du-Maroni concourait à une élection en son nom propre, après avoir été élu conseiller municipal de Mana en mars dernier sur la liste du maire sortant Albéric Benth.
Issu du monde économique (après la CTG il a travaillé à Super U et dirige actuellement l’une des filiales du groupe de pêche Abchée), il souhaite s’attaquer à la problématique de la vie chère et aider au développement économique du territoire. Il plaide également pour une évolution statutaire « raisonnée » via l’article 74 de la Constitution plutôt qu’un statut spécifique à la Guyane, plus difficile à obtenir. De manière générale, « je m’inscris dans une logique de continuité. Je ne suis pas là pour marquer une rupture avec les précédents sénateurs, qui ont porté des dossiers importants et permis de réelles avancées », a déclaré Ryan Persaud.
Le trentenaire retrouvera son mentor sur les bancs du Sénat. Bien que n’ayant pas donné officiellement de consigne de vote pour le second tour, Rodolphe Alexandre a pesé dans ce choix, comme sur toute cette élection.
Photo de Une : Rodolphe Alexandre, très ému à l’annonce des résultats. Il a été élu sénateur de la Guyane dès le 1er tour, ce dimanche 27 septembre © DR
